Schulers Books (Les Indes Noires - 9/36)

- Les Indes Noires - 9/36 -


-- Pour vous ?...

-- Pour vous et pour moi, monsieur James. Mais je désire ne vous la faire qu'après le repas et sur les lieux mêmes. Sans cela, vous ne voudriez pas me croire.

-- Simon, reprit l'ingénieur, regardez-moi bien... là... dans les yeux. Une communication intéressante ?... Oui... Bon !... Je ne vous en demande pas davantage, ajouta-t-il, comme s'il eût lu la réponse qu'il espérait dans le regard du vieil overman.

-- Et la deuxième question ? demanda celui-ci.

-- Savez-vous, Simon, quelle est la personne qui a pu m'écrire ceci ? » répondit l'ingénieur, en présentant la lettre anonyme qu'il avait reçue.

Simon Ford prit la lettre, et il la lut très attentivement.

Puis, la montrant à son fils :

« Connais-tu cette écriture ? dit-il.

-- Non, père, répondit Harry.

-- Et cette lettre était timbrée du bureau de poste d'Aberfoyle ? demanda Simon Ford à l'ingénieur.

-- Oui, comme la vôtre, répondit James Starr.

-- Que penses-tu de cela, Harry ? dit Simon Ford, dont le front s'assombrit un instant.

-- Je pense, père, répondit Harry, que quelqu'un a eu un intérêt quelconque à empêcher M. James Starr de venir au rendez-vous que vous lui donniez.

-- Mais qui ? s'écria le vieux mineur. Qui donc a pu pénétrer assez avant dans le secret de ma pensée ?... »

Et Simon Ford, pensif, tomba dans une rêverie dont la voix de Madge le tira bientôt.

« Asseyons-nous, monsieur Starr, dit-elle. La soupe va refroidir. Pour le moment, ne songeons plus à cette lettre ! »

Et, sur l'invitation de la vieille femme, chacun prit place à la table -- James Starr vis-à-vis de Madge, pour lui faire honneur --, le père et le fils l'un vis-à-vis de l'autre.

Ce fut un bon repas écossais. Et, d'abord, on mangea d'un « hotchpotch », soupe dont la viande nageait au milieu d'un excellent bouillon. Au dire du vieux Simon, sa compagne ne connaissait pas de rivale dans l'art de préparer le hotchpotch.

Il en était de même, d'ailleurs, du « cockyleeky », sorte de ragoût de coq, accommodé aux poireaux, qui ne méritait que des éloges.

Le tout fut arrosé d'une excellente ale, puisée aux meilleurs brassins des fabriques d'Édimbourg.

Mais le plat principal consista en un « haggis », pouding national, fait de viandes et de farine d'orge. Ce mets remarquable, qui inspira au poète Burns l'une de ses meilleures odes, eut le sort réservé aux belles choses de ce monde : il passa comme un rêve.

Madge reçut les sincères compliments de son hôte.

Le déjeuner se termina par un dessert composé de fromage et de « cakes », gâteaux d'avoine, finement préparés, accompagnés de quelques petits verres « d'usquebaugh », excellente eau-de-vie de grains, qui avait vingt-cinq ans, -- juste l'âge d'Harry.

Ce repas dura une bonne heure. James Starr et Simon Ford n'avaient pas seulement bien mangé, ils avaient aussi bien causé,-- principalement du passé de la vieille houillère d'Aberfoyle.

Harry, lui, était plutôt resté silencieux. Deux fois il avait quitté la table et même la maison. Il était évident qu'il éprouvait quelque inquiétude depuis l'incident de la pierre, et il voulait observer les alentours du cottage. La lettre anonyme n'était pas faite, non plus, pour le rassurer.

Ce fut pendant une de ces sorties que l'ingénieur dit à Simon Ford et Madge :

« Un brave garçon que vous avez là, mes amis !

-- Oui, monsieur James, un être bon et dévoué, répondit vivement le vieil overman.

-- Il se plaît avec vous, au cottage ?

-- Il ne voudrait pas nous quitter.

-- Vous songerez à le marier, cependant ?

-- Marier Harry ! s'écria Simon Ford. Et à qui ? A une fille de là-haut, qui aimerait les fêtes, la danse, qui préférerait son clan à notre houillère ! Harry n'en voudrait pas !

-- Simon, répondit Madge, tu n'exigeras pourtant pas que jamais notre Harry ne prenne femme...

-- Je n'exigerai rien, répondit le vieux mineur, mais cela ne presse pas ! Qui sait si nous ne lui trouverons point... »

Harry rentrait en ce moment, et Simon Ford se tut.

Lorsque Madge se leva de table, tous l'imitèrent et vinrent s'asseoir un instant à la porte du cottage.

« Eh bien, Simon, dit l'ingénieur, je vous écoute !

-- Monsieur James, répondit Simon Ford, je n'ai pas besoin de vos oreilles, mais de vos jambes. -- Vous êtes-vous bien reposé ?

-- Bien reposé et bien refait, Simon. Je suis prêt à vous accompagner partout où il vous plaira.

-- Harry, dit Simon Ford, en se retournant vers son fils, allume nos lampes de sûreté.

-- Vous prenez des lampes de sûreté ! s'écria James Starr, assez surpris, puisque les explosions de grisou n'étaient plus à craindre dans une fosse absolument vide de charbon.

-- Oui, monsieur James, par prudence !

-- N'allez-vous pas aussi, mon brave Simon, me proposer de revêtir un habit de mineur ?

-- Pas encore, monsieur James ! pas encore ! » répondit le vieil overman, dont les yeux brillaient singulièrement sous leurs profondes orbites.

Harry, qui était rentré dans le cottage, en ressortit presque aussitôt, rapportant trois lampes de sûreté.

Harry remit une de ces lampes à l'ingénieur, l'autre à son père, et il garda la troisième suspendue à sa main gauche, pendant que sa main droite s'armait d'un long bâton.

« En route ! dit Simon Ford, qui prit un pic solide, déposé à la porte du cottage.

-- En route ! répondit l'ingénieur. -- Au revoir Madge !

-- Dieu vous assiste ! répondit l'Écossaise.

-- Un bon souper, femme, tu entends, s'écria Simon Ford. Nous aurons faim à notre retour, et nous lui ferons honneur ! »

[1] Le sawney, c'est l'Écossais, comme John Bull est l'Anglais, et Paddy l'Irlandais.

[2] Stations balnéaires des environs d'Édimbourg.

VI

Quelques phénomènes inexplicables

On sait ce que sont les croyances superstitieuses dans les hautes et basses terres de l'Écosse. En certains clans, les tenanciers du laird, réunis pour la veillée, aiment à redire les contes empruntés au répertoire de la mythologie hyperboréenne. L'instruction, quoique largement et libéralement répandue dans le pays, n'a pas pu réduire encore à l'état de fictions ces légendes, qui semblent inhérentes au sol même de la vieille Calédonie. C'est encore le pays des esprits et des revenants, des lutins et des fées. Là apparaissent toujours le génie malfaisant qui ne s'éloigne que moyennant finances, le « Seer » des Highlanders, qui, par un don de seconde vue, prédit les morts prochaines, le « May Moullach », qui se montre sous la forme d'une jeune fille aux bras velus et prévient les familles des malheurs dont elles sont menacées, la fée « Branshie », qui annonce les événements funestes, les « Brawnies », auxquels est confiée la garde du mobilier domestique, l'« Urisk », qui fréquente plus particulièrement les gorges sauvages du lac Katrine, -- et tant d'autres.

Il va de soi que la population des houillères écossaises devait fournir son contingent de légendes et de fables à ce répertoire mythologique. Si les montagnes des Hautes-Terres sont peuplées d'êtres chimériques, bons ou mauvais, à plus forte raison les sombres houillères devaient-elles être hantées jusque dans leurs dernières profondeurs. Qui fait trembler le gisement pendant les nuits d'orage, qui met sur la trace du filon encore inexploité, qui allume le grisou et préside aux explosions terribles, sinon quelque génie de la mine ? C'était, du moins, l'opinion communément répandue parmi ces superstitieux Écossais. En vérité, la plupart des mineurs croyaient volontiers au fantastique, quand il ne s'agissait que de phénomènes purement physiques, et on eût perdu son temps à vouloir les désabuser. Où la crédulité se fût-elle développée plus librement qu'au fond de ces abîmes ?

Or, les houillères d'Aberfoyle, précisément parce qu'elles étaient exploitées dans le pays des légendes, devaient se prêter plus naturellement à tous les incidents du surnaturel.

Donc les légendes y abondaient. Il faut dire, d'ailleurs, que certains phénomènes, inexpliqués jusqu'alors, ne pouvaient que fournir un nouvel aliment à la crédulité publique.


Les Indes Noires - 9/36

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