Schulers Books (Les Indes Noires - 3/36)

- Les Indes Noires - 3/36 -


poterne, les sentinelles revêtues de l'antique costume écossais, jupon d'étoffe verte, plaid quadrillé et sac de peau de chèvre à longs poils pendant sur la cuisse. Bien qu'il fût fanatique de Walter Scott, comme l'est tout vrai fils de la vieille Calédonie, l'ingénieur, ainsi qu'il ne manquait jamais de le faire, ne donna même pas un coup d'oeil à l'auberge où Waverley descendit, et dans laquelle le tailleur lui apporta ce fameux costume en tartan de guerre qu'admirait si naïvement la veuve Flockhart. Il ne salua pas, non plus, la petite place où les montagnards déchargèrent leurs fusils, après la victoire du Prétendant, au risque de tuer Flora Mac Ivor. L'horloge de la prison tendait au milieu de la rue son cadran désolé : il n'y regarda que pour s'assurer qu'il ne manquerait point l'heure du départ. On doit avouer aussi qu'il n'entrevit pas dans Nelher-Bow la maison du grand réformateur John Knox, le seul homme que ne purent séduire les sourires de Marie Stuart. Mais, prenant par High-street, la rue populaire, si minutieusement décrite dans le roman de _L'Abbé_, il s'élança vers le pont gigantesque de Bridgestreet, qui relie les trois collines d'Édimbourg.

Quelques minutes après, James Starr arrivait à la gare du « Général railway », et le train le débarquait, une demi-heure après, à Newhaven, joli village de pêcheurs, situé à un mille de Leith, qui forme le port d'Édimbourg. La marée montante recouvrait alors la plage noirâtre et rocailleuse du littoral. Les premiers flots baignaient une estacade, sorte de jetée supportée par des chaînes. A gauche, un de ces bateaux qui font le service du Forth, entre Édimbourg et Stirling, était amarré au « pier » de Granton.

En ce moment, la cheminée du _Prince de Galles_ vomissait des tourbillons de fumée noire, et sa chaudière ronflait sourdement. Au son de la cloche, qui ne tinta que quelques coups, les voyageurs en retard se hâtèrent d'accourir. Il y avait là une foule de marchands, de fermiers, de ministres, ces derniers reconnaissables à leurs culottes courtes, à leurs longues redingotes, au mince liséré blanc qui cerclait leur cou.

James Starr ne fut pas le dernier à s'embarquer. Il sauta lestement sur le pont du _Prince de Galles_. Bien que la pluie tombât avec violence, pas un de ces passagers ne songeait à chercher un abri dans le salon du steam-boat. Tous restaient immobiles, enveloppés de leurs couvertures de voyage, quelques-uns se ranimant de temps à autre avec le gin ou le whisky de leur bouteille, -- ce qu'ils appellent « se vêtir à l'intérieur ». Un dernier coup de cloche se fit entendre, les amarres furent larguées, et le _Prince de Galles_ évolua pour sortir du petit bassin, qui l'abritait contre les lames de la mer du Nord.

Le Firth of Forth, tel est le nom que l'on donne au golfe creusé entre les rives du comté de Fife, au nord, et celles des comtés de Linlilhgow, d'Édimbourg et Haddington, au sud. Il forme l'estuaire du Forth, fleuve peu important, sorte de Tamise ou de Mersey aux eaux profondes, qui, descendu des flancs ouest du Ben Lomond, se jette dans la mer à Kincardine.

Ce ne serait qu'une courte traversée que celle de Granton-pier à l'extrémité de ce golfe, si la nécessité de faire escale aux diverses stations des deux rives n'obligeait à de nombreux détours. Les villes, les villages, les cottages s'étalent sur les bords du Forth entre les arbres d'une campagne fertile. James Starr, abrité sous la large passerelle jetée entre les tambours, ne cherchait pas à rien voir de ce paysage, alors rayé par les fines hachures de la pluie. Il s'inquiétait plutôt d'observer s'il n'attirait pas spécialement l'attention de quelque passager. Peut-être, en effet, l'auteur anonyme de la seconde lettre était-il sur le bateau. Cependant, l'ingénieur ne put surprendre aucun regard suspect.

Le _Prince de Galles_, en quittant Granton-pier, se dirigea vers l'étroit pertuis qui se glisse entre les deux pointes de Southoueensferry et North-oueensferry, au-delà duquel le Forth forme une sorte de lac, praticable pour les navires de cent tonneaux. Entre les brumes du fond apparaissaient, dans de courtes éclaircies, les sommets neigeux des monts Grampian.

Bientôt, le steam-boat eut perdu de vue le village d'Aberdour, l'île de Colm, couronnée par les ruines d'un monastère du XIIe siècle, les restes du château de Barnbougle, puis Donibristle, où fut assassiné le gendre du régent Murray, puis l'îlot fortifié de Garvie. Il franchit le détroit de oueensferry, laissa à gauche le château de Rosyth, où résidait autrefois une branche des Stuarts à laquelle était alliée la mère de Cromwell, dépassa Blacknesscastle, toujours fortifié, conformément à l'un des articles du traité de l'Union, et longea les quais du petit port de Charleston, d'où s'exporte la chaux des carrières de Lord Elgin. Enfin, la cloche du _Prince de Galles_ signala la station de Crombie-Point.

Le temps était alors très mauvais. La pluie, fouettée par une brise violente, se pulvérisait au milieu de ces mugissantes rafales, qui passaient comme des trombes.

James Starr n'était pas sans quelque inquiétude. Le fils d'Harry Ford se trouverait-il au rendez-vous ? Il le savait par expérience : les mineurs, habitués au calme profond des houillères, affrontent moins volontiers que les ouvriers ou les laboureurs ces grands troubles de l'atmosphère. De Callander à la fosse Dochart et au puits Yarow, il fallait compter une distance de quatre milles. C'étaient là des raisons qui pouvaient, dans une certaine mesure, retarder le fils du vieil overman. Toutefois, l'ingénieur se préoccupait davantage de l'idée que le rendez-vous donné dans la première lettre eût été contremandé dans la seconde. -- C'était, à vrai dire, son plus gros souci.

En tout cas, si Harry Ford ne se trouvait pas à l'arrivée du train à Callander, James Starr était bien décidé à se rendre seul à la fosse Dochart, et même, s'il le fallait, jusqu'au village d'Aberfoyle. Là, il aurait sans doute des nouvelles de Simon Ford, et il apprendrait en quel lieu résidait actuellement le vieil overman.

Cependant, le _Prince de Galles_ continuait à soulever de grosses lames sous la poussée de ses aubes. On ne voyait rien des deux rives du fleuve, ni du village de Crombie, ni Torryburn, ni Torry-house, ni Newmills, ni Carridenhouse, ni Ilirkgrange, ni Salt-Pans, sur la droite. Le petit port de Bowness, le port de Grangemouth, creusé à l'embouchure du canal de la Clyde, disparaissaient dans l'humide brouillard. Culross, le vieux bourg et les ruines de son abbaye de Cîteaux, Ilinkardine et ses chantiers de construction, auxquels le steam-boat fit escale, Ayrthcastle et sa tour carrée du XIIIe siècle, Clackmannan et son château, bâti par Robert Bruce, n'étaient même pas visibles à travers les rayures obliques de la pluie.

Le _Prince de Galles_ s'arrêta à l'embarcadère d'Alloa pour déposer quelques voyageurs. James Starr eut le coeur serré en passant, après dix ans d'absence, près de cette petite ville, siège d'exploitation d'importantes houillères qui nourrissaient toujours une nombreuse population de travailleurs. Son imagination l'entraînait dans ce sous-sol, que le pic des mineurs creusait encore à grand profit. Ces mines d'Alloa, presque contiguës à celles d'Aberfoyle, continuaient à enrichir le comté, tandis que les gisements voisins, épuisés depuis tant d'années, ne comptaient plus un seul ouvrier !

Le steam-boat, en quittant Alloa, s'enfonça dans les nombreux détours que fait le Forth sur un parcours de dix-neuf milles. Il circulait rapidement entre les grands arbres des deux rives. Un instant, dans une éclaircie, apparurent les ruines de l'abbaye de Cambuskenneth, qui date du XIIe siècle. Puis, ce furent le château de Stirling et le bourg royal de ce nom, où le Forth, traversé par deux ponts, n'est plus navigable aux navires de hautes mâtures.

A peine le _Prince de Galles_ avait-il accosté, que l'ingénieur sautait lestement sur le quai. Cinq minutes après, il arrivait à la gare de Stirling. Une heure plus tard, il descendait du train à Callander, gros village situé sur la rive gauche du Teith.

Là, devant la gare, attendait un jeune homme, qui s'avança aussitôt vers l'ingénieur.

C'était Harry, le fils de Simon Ford.

[1] Principale et célèbre rue du vieil Édimbourg.

III

Le sous-sol du Royaume-Uni

Il est convenable, pour l'intelligence de ce récit, de rappeler en quelques mots quelle est l'origine de la houille.

Pendant les époques géologiques, lorsque le sphéroïde terrestre était encore en voie de formation, une épaisse atmosphère l'entourait, toute saturée de vapeurs d'eau et largement imprégnée d'acide carbonique. Peu à peu, ces vapeurs se condensèrent en pluies diluviennes, qui tombèrent comme si elles eussent été projetées du goulot de quelques millions de milliards de bouteilles d'eau de Seltz. C'était, en effet, un liquide chargé d'acide carbonique qui se déversait torrentiellement sur un sol pâteux, mal consolidé, sujet aux déformations brusques ou lentes, à la fois maintenu dans cet état semi-fluide autant par les feux du soleil que par les feux de la masse intérieure. C'est que la chaleur interne n'était pas encore emmagasinée au centre du globe. La croûte terrestre, peu épaisse et incomplètement durcie, la laissait s'épancher à travers ses pores. De là, une phénoménale végétation, -- telle, sans doute, qu'elle se produit peut-être à la surface des planètes inférieures, Vénus ou Mercure, plus rapprochées que la terre de l'astre radieux.

Le sol des continents, encore mal fixé, se couvrit donc de forêts immenses; l'acide carbonique, si propre au développement du règne végétal, abondait. Aussi les végétaux se développaient-ils sous la forme arborescente. Il n'y avait pas une seule plante herbacée. C'étaient partout d'énormes massifs d'arbres, sans fleurs, sans fruits, d'un aspect monotone, qui n'auraient pu suffire à la nourriture d'aucun être vivant. La terre n'était pas prête encore pour l'apparition du règne animal.

Voici quelle était la composition de ces forêts antédiluviennes. La classe des cryptogames vasculaires y dominait. Les calamites, variétés de prêles arborescentes, les lépidodendrons, sortes de lycopodes géants, hauts de vingt-cinq ou trente mètres, larges d'un mètre à leur base, des astérophylles, des fougères, des sigillaires de proportions gigantesques, dont on a retrouvé des empreintes dans les mines de Saint-Étienne -- toutes plantes grandioses alors, auxquelles on ne reconnaîtrait d'analogues que parmi les plus humbles spécimens de la terre habitable --, tels étaient, peu variés dans leur espèce, mais énormes dans leur développement, les végétaux qui composaient exclusivement les forêts de cette époque.

Ces arbres noyaient alors leur pied dans une sorte d'immense lagune, rendue profondément humide par le mélange des eaux douces et des eaux marines. Ils s'assimilaient avidement le carbone qu'ils soutiraient peu à peu de l'atmosphère, encore impropre au fonctionnement de la vie, et on peut dire qu'ils étaient destinés à l'emmagasiner, sous forme de houille, dans les entrailles mêmes du globe.

En effet, c'était l'époque des tremblements de terre, de ces secouements du sol, dus aux révolutions intérieures et au travail plutonique, qui modifiaient subitement les linéaments encore incertains


Les Indes Noires - 3/36

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