Schulers Books (Le château des Carpathes - 9/35)

- Le château des Carpathes - 9/35 -


-- On vous paiera votre dérangement, dit maître Koltz, et à tant l'heure.

-- Et qui me le paiera ?...

-- Moi... nous... au prix que vous voudrez ! » répondirent la plupart des clients de Jonas.

Visiblement, en dépit de ses constantes fanfaronnades, le docteur était, à tout le moins, aussi poltron que ses compatriotes de Werst. Aussi, après s'être posé en esprit fort, après avoir raillé les légendes du pays, se trouvait-il très embarrassé de refuser le service qu'on lui demandait. Et pourtant, d'aller au château des Carpathes, même si l'on rémunérait son déplacement, cela ne pouvait lui convenir en aucune façon. Il chercha donc à tirer argument de ce que cette visite ne produirait aucun résultat, que le village se couvrirait de ridicule en le déléguant pour explorer le burg... Son argumentation fit long feu.

Voyons, docteur, il me semble que vous n'avez absolument rien à risquer, reprit le magister Hermod, puisque vous ne croyez pas aux esprits...

-- Non... je n'y crois pas.

-- Or, si ce ne sont pas des esprits qui reviennent au château, ce sont des êtres humains qui s'y sont installés, et vous ferez connaissance avec eux.

Le raisonnement du magister ne manquait pas de logique : il était difficile à rétorquer.

« D'accord, Hermod, répondit le docteur Patak, mais je puis être retenu au burg...

C'est qu'alors vous y aurez été bien reçu, répliqua Jonas.

-- Sans doute ; cependant si mon absence se prolongeait, et si quelqu'un avait besoin de moi dans le village...

-- Nous nous portons tous à merveille, répondit maître Koltz, et il n'y a plus un seul malade à Werst depuis que votre dernier client a pris son billet pour l'autre monde.

-- Parlez franchement... Etes-vous décidé à partir demanda l'aubergiste.

-- Ma foi, non ! répliqua le docteur. Oh ! ce n'est point par peur... Vous savez bien que je n'ajoute pas foi à toutes ces sorcelleries... La vérité est que cela me parait absurde, et, je vous le répète, ridicule... Parce qu'une fumée est sortie de la cheminée du donjon... une fumée qui n'est peut-être pas une fumée... Décidément non !... je n'irai pas au château des Carpathes !

-- J'irai, moi ! »

C'était le forestier Nic Deck qui venait d'entrer dans la conversation en y jetant ces deux mots.

« Toi... Nic ? s'écria maître Koltz.

-- Moi... mais à la condition que Patak m'accompagnera. »

Ceci fut directement envoyé à l'adresse du docteur, qui fit un bond pour se dépêtrer.

« Y penses-tu, forestier ? répliqua-t-il. Moi... t'accompagner ?... Certainement... ce serait une agréable promenade à faire... tous les deux... si elle avait son utilité... et si l'on pouvait s'y hasarder... Voyons, Nic, tu sais bien qu'il n'y a même plus de route pour aller au burg... Nous ne pourrions arriver.

-- J'ai dit que j'irais au burg, répondit Nic Deck, et puisque je l'ai dit, j'irai.

-- Mais moi... je ne l'ai pas dit !... s'écria le docteur en se débattant, comme si quelqu'un l'eût pris au collet.

-- Si... vous l'avez dit... répliqua Jonas.

-- Oui !... Oui ! » répondit d'une seule voix l'assistance.

L'ancien infirmier, pressé par les uns et les autres, ne savait comment leur échapper. Ah ! combien il regrettait de s'être si imprudemment engagé par ses rodomontades. Jamais il n'eût imaginé qu'on les prendrait au sérieux, ni qu'on le mettrait en demeure de payer de sa personne... Maintenant, il ne lui est plus possible de s'esquiver, sans devenir la risée de Werst, et tout le pays du Vulkan l'eût bafoué impitoyablement. Il se décida donc à faire contre fortune bon coeur.

« Allons... puisque vous le voulez, dit-il, j'accompagnerai Nic Deck, quoique cela soit inutile !

Bien... docteur Patak, bien ! s'écrièrent tous les buveurs du _Roi Mathias_.

Et quand partirons-nous, forestier ? demanda le docteur Patak, en affectant un ton d'indifférence qui ne déguisait que mal sa poltronnerie. -- Demain, dans la matinée », répondit Nic Deck. Ces derniers mots furent suivis d'un assez long silence.

Cela indiquait combien l'émotion de maitre Koltz et des autres était réelle. Les verres avaient été vidés, les pots aussi, et, pourtant, personne ne se levait, personne ne songeait à quitter la grande salle, bien qu'il fût tard, ni à regagner son logis. Aussi Jonas pensa-t-il que l'occasion était bonne pour servir une autre tournée de schnaps et de rakiou...

Soudain, une voix se fit entendre assez distinctement au milieu du silence général, et voici les paroles qui furent lentement prononcées :

_« Nicolas Deck, ne va pas demain au burg !... N'y va pas !... ou il t'arrivera malheur ! »_

Qui s'était exprimé de la sorte ?... D'où venait cette voix que personne ne connaissait et qui semblait sortir d'une bouche invisible ?... Ce ne pouvait être qu'une voix de revenant, une voix surnaturelle, une voix de l'autre monde...

L'épouvante fut au comble. On n'osait pas se regarder, on n'osait pas prononcer une parole...

Le plus brave -- c'était évidemment Nic Deck -- voulut alors savoir à quoi s'en tenir. Il est certain que c'était dans la salle même que ces paroles avaient été articulées. Et, tout d'abord, le forestier eut le courage de se rapprocher du bahut et de l'ouvrir...

Personne.

Il alla visiter les chambres du rez-de-chaussée, qui donnaient sur la salle...

Personne.

Il poussa la porte de l'auberge, s'avança au-dehors, parcourut la terrasse jusqu'à la grande rue de Werst...

Personne.

Quelques instants après, maître Koltz, le magister Hermod, le docteur Patak, Nic Deck, le berger Frik et les autres avaient quitté l'auberge, laissant le cabaretier Jonas, qui se hâta de clore sa porte à double tour.

Cette nuit-là, comme s'ils eussent été menacés d'une apparition fantastique, les habitants de Werst se barricadèrent solidement dans leurs maisons...

La terreur régnait au village.

V

Le lendemain, Nic Deck et le docteur Patak se préparaient à partir sur les neuf heures du matin. L'intention du forestier était de remonter le col de Vulkan en se dirigeant par le plus court vers le burg suspect.

Après le phénomène de la fumée du donjon, après le phénomène de la voix entendue dans la salle du _Roi Mathias_, on ne s'étonnera pas que toute la population fût comme affolée. Quelques Tsiganes parlaient déjà d'abandonner le pays. Dans les familles, on ne causait plus que de cela -- et à voix basse encore. Allez donc contester qu'il y eût du diable « du Chort » dans cette phrase si menaçante pour le jeune forestier. Ils étaient là, à l'auberge de Jonas, une quinzaine, et des plus dignes d'être crus, qui avaient entendu ces étranges paroles. Prétendre qu'ils avaient été dupes de quelque illusion des sens, cela était insoutenable. Pas de doute à cet égard ; Nic Deck avait été nominativement prévenu qu'il lui arriverait malheur, s'il s'entêtait à son projet d'explorer le château des Carpathes.

Et, pourtant, le jeune forestier se disposait à quitter Werst, et sans y être forcé. En effet, quelque profit que maître Koltz eût à éclaircir le mystère du burg, quelque intérêt que le village eût à savoir ce qui s'y passait, de pressantes démarches avaient été faites pour obtenir de Nic Deck qu'il revînt sur sa parole. Éplorée, désespérée, ses beaux yeux noyés de larmes, Miriota l'avait supplié de ne point s'obstiner à cette aventure. Avant l'avertissement donné par la voix, c'était déjà grave. Après l'avertissement, c'était insensé. Et, à la veille de son mariage, voilà que Nic Deck voulait risquer sa vie dans une pareille tentative, et sa fiancée qui se traînait à ses genoux ne parvenait pas à le. retenir...

Ni les objurgations de ses amis, ni les pleurs de Miriota, n'avaient pu influencer le forestier. D'ailleurs, cela ne surprit personne. On connaissait son caractère indomptable, sa ténacité, disons son entêtement. il avait dit qu'il irait au château des Carpathes, et, rien ne saurait l'en empêcher pas même cette menace qui lui avait été adressée directement. Oui ! il irait au burg, dût-il n'en jamais revenir !

Lorsque l'heure de partir fut arrivée, Nic Deck pressa une dernière fois Miriota sur son coeur, tandis que la pauvre fille se signait du pouce, de l'index et du médius, suivant cette coutume roumaine, qui est un hommage à la Sainte-Trinité.

Et le docteur Patak ?... Eh bien, le docteur Patak, mis en demeure d'accompagner le forestier, avait essayé de se dégager, niais sans succès. Tout ce qu'on pouvait dire, il l'avait dit !... Toutes les objections imaginables, il les avait faites !... Il s'était retranché derrière cette injonction si formelle de ne point aller au château qui avait été distinctement entendue.


Le château des Carpathes - 9/35

Previous Page     Next Page

  1    4    5    6    7    8    9   10   11   12   13   14   20   30   35 

ADDS

kale çelik kapý

kale çelik kapý

kale çelik kapý

kale çelik kapý

kale çelik kasa

kale çelik kasa

dekorasyon

dekorasyon

shop

data kasa

bürosit koltuk

bürosit koltuk

kale yangýn kapýsý

Home