berger, que relayait parfois Jonas, avaient repris la route de Werst.
Quant à dire pourquoi Nic Deck se trouvait dans un pareil état, et s'il avait exploré les ruines du burg, l'aubergiste ne le savait pas plus que maître Koltz, pas plus que le berger Frik, le docteur n'ayant pas encore suffisamment recouvré ses esprits pour satisfaire leur curiosité.
Mais si Patak n'avait pas jusqu'alors parlé, il fallait qu'il parlât maintenant. Que diable ! il était en sûreté dans le village, entouré de ses amis, au milieu de ses clients !Il n'avait plus rien à redouter des êtres de là-bas ! Même s'ils lui avaient arraché le serment de se taire, de ne rien raconter de ce qu'il avait vu au château des Carpathes, l'intérêt public lui commandait de manquer à son serment.
« Voyons, remettez-vous, docteur, lui dit maître Koltz, et rappelez vos souvenirs !
-- Vous voulez... que je parle...
-- Au nom des habitants de Werst, et pour assurer la sécurité du village, je vous l'ordonne ! »
Un bon verre de rakiou, apporté par Jonas, eut pour effet de rendre au docteur l'usage de sa langue, et ce fut par phrases entrecoupées qu'il s'exprima en ces termes :
, Nous sommes partis tous les deux... Nic et moi... Des fous... des fous !... Il a fallu presque une journée pour traverser ces forêts maudites... Parvenus au soir seulement devant le burg J'en tremble encore j'en tremblerai toute ma vie ! Nic voulait y entrer Oui ! il voulait passer la nuit dans le donjon... autant dire la chambre à coucher de Belzébuth !... »
Le docteur Patak disait ces choses d'une voix si caverneuse, que l'on frémissait rien qu'à l'entendre. » je n'ai pas consenti... reprit-il, non... je n'ai pas consenti !... Et que serait-il arrivé... si j'eusse cédé aux désirs de Nic Deck ?... Les cheveux me dressent d'y penser ! »
Et si les cheveux du docteur se dressaient sur son crâne, c'est que sa main s'y égarait machinalement.
« Nic s'est donc résigné à camper sur le plateau d'Orgall... Quelle nuit... mes amis, quelle nuit !... Essayez donc de reposer, lorsque les esprits ne vous permettent pas de dormir une heure... non, pas même une heure !... Tout à coup, voilà que des monstres de feu apparaissent entre les nuages, de véritables balauris !... Ils se précipitent sur le plateau pour nous dévorer... »
Tous les regards se portèrent vers le ciel pour voir s'il n'était pas chevauché par quelque galopade de spectres.
« Et, quelques instants après, reprit le docteur, voici la cloche de la chapelle qui se met en branle ! »
Toutes les oreilles. se tendirent vers l'horizon, et plus d'un crut entendre des battements lointains, tant le récit du docteur impressionnait son auditoire.
« Soudain, s'écria-t-il, d'effroyables mugissements emplissent l'espace... ou plutôt des hurlements de fauves... Puis une clarté jaillit des fenêtres du donjon... Une flamme infernale illuminé tout le plateau jusqu'à la sapinière... Nic Deck et moi, nous nous regardons... Ah ! l'épouvantable vision !... Nous sommes pareils à deux cadavres... deux cadavres que ces lueurs blafardes font grimacer l'un en face de l'autre !... »
Et, à regarder le docteur Patak avec sa figure convulsée, ses yeux fous, il y avait vraiment lieu de se demander s'il ne revenait pas de cet autre monde où il avait déjà envoyé bon nombre de ses semblables !
Il fallut lui laisser reprendre haleine, car il eût été incapable de continuer son récit. Cela coûta à Jonas un second verre de rakiou, qui parut rendre à l'ex-infirmier une partie de la raison que les esprits lui avaient fait perdre.
« Mais enfin, qu'est-il arrivé à ce pauvre Nic Deck ? » demanda maître Koltz.
Et, non sans raison, le biró attachait une extrême importance à la réponse du docteur, . puisque c'était le jeune forestier qui avait été Personnellement visé par la voix des génies dans la grande salle du _Roi Mathias_.
« Voici ce qui m'est resté dans la mémoire, répondit le docteur. Le jour était revenu... J'avais supplié Nic Deck de renoncer à ses projets... Mais vous le connaissez... il n'y a rien à obtenir d'un entêté pareil... Il est descendu dans le fossé... et j'ai été forcé de le suivre, car il m'entraînait... D'ailleurs, je n'avais plus conscience de ce que je faisais... Nic s'avance alors jusqu'au-dessous de la poterne... Il saisit une chaîne du pont-levis avec laquelle il se hisse le long de la courtine A ce moment, le sentiment de la situation me revient Il est temps encore de l'arrêter, cet imprudent... je dirai plus, ce sacrilège !... Une dernière fois, je lui ordonne de redescendre, de revenir en arrière, de reprendre avec moi le chemin de Werst... « Non ! » me crie-t-il... je veux fuir... oui... mes amis... je l'avoue... j'ai voulu fuir, et il n'est pas un de vous qui n'aurait eu la même pensée à ma place !... Mais c'est en vain que je cherche à me dégager du sol... Mes pieds y sont cloués... vissés enracinés... J'essaie de les en arracher... c'est impossible...J'essaie de me débattre... c'est inutile. »
Et le docteur Patak imitait les mouvements désespérés d'un homme retenu par les jambes, semblable à un renard qui s'est laissé prendre au piège.
Puis, revenant à son récit :
« En ce moment, dit-il, un cri se fait entendre... et quel cri !... C'est Nic Deck qui l'a poussé... Ses mains, accrochées à la chaîne, ont lâché prise, et il tombe au fond du fossé, comme s'il avait été frappé par une main invisible ! »
il est certain que le docteur venait de raconter les choses de la façon qu'elles s'étaient passées, et son imagination n'y avait rien ajouté, si troublée qu'elle fût. Tels il les avait décrits, tels s'étaient produits les prodiges dont le plateau d'Orgall avait été le théâtre pendant la nuit dernière.
Quant à ce qui a suivi la chute de Nic Deck, le voici Le forestier est évanoui et le docteur Patak est incapable de lui venir en aide, car ses bottes sont clouées au sol, et ses pieds gonflés n'en peuvent sortir... Soudain, l'invisible force qui l'enchaîne est brusquement rompue... Ses jambes sont libres... Il se précipite vers son compagnon, et -- ce qui était de sa part un fier acte de courage... il mouille la figure de Nic Deck avec son mouchoir qu'il a trempé dans l'eau de la cuvette... Le forestier reprend connaissance, mais son bras gauche et une partie de son corps sont inertes depuis l'effroyable secousse qu'il a subie... Cependant, avec l'aide du docteur, il parvient à se relever, à remonter le revers de la contrescarpe, à regagner le plateau... Puis, il se remet en route vers le village... Après une heure de marche, ses douleurs au bras et au flanc sont si violentes qu'elles l'obligent à s'arrêter... Enfin, c'est au moment où le docteur se disposait à partir afin d'aller chercher du secours à Werst, que maître Koltz, Jonas et Frik sont arrivés très à propos.
Pour ce qui est du jeune forestier, savoir s'il avait été gravement atteint, le docteur Patak évitait de se prononcer, bien qu'il montrât habituellement une rare assurance, lorsqu'il s'agissait d'un cas médical.
« Si l'on est malade d'une maladie naturelle, se contenta-t-il de répondre d'un ton dogmatique, c'est déjà grave ! Mais, s'agit-il d'une maladie surnaturelle, que le Chort vous envoie dans le corps, il n'y a guère que le Chort qui puisse la guérir ! »
A défaut de diagnostic, ce pronostic n'était pas rassurant pour Nic Deck. Très heureusement, ces paroles n'étaient point paroles d'évangile, et combien de médecins se sont trompés depuis Hippocrate et Galien et se trompent journellement, qui sont supérieurs au docteur Patak. Le jeune forestier était un gars solide; avec sa vigoureuse constitution, il était permis d'espérer qu'il s'en tirerait -- même sans aucune intervention diabolique --, et à la condition de ne pas suivre trop exactement les prescriptions de l'ancien infirmier de la quarantaine.
VIII
De tels événements ne pouvaient pas calmer les terreurs des habitants de Werst. Il n'y avait plus à en douter maintenant, ce n'étaient pas de vaines menaces que la « bouche d'ombre », comme dirait le poète, avait fait entendre aux clients du _Roi Mathias_. Nic Deck, frappé d'une manière inexplicable, avait été puni de sa désobéissance et de sa témérité. N'était-ce pas un avertissement à l'adresse de tous ceux qui seraient tentés de suivre son exemple ? Interdiction formelle de chercher à s'introduire dans le château des Carpathes, voilà ce qu'il fallait conclure de cette déplorable tentative. Quiconque la reprendrait, y risquerait sa vie. Très certainement, si le forestier fût parvenu à franchir la courtine, il n'aurait jamais reparu au village.
Il suit de là que l'épouvante fut plus complète que jamais à Werst, même à Vulkan, et aussi dans toute la vallée des deux Sils. On ne parlait rien moins que d'abandonner le pays ; déjà quelques familles tsiganes émigraient plutôt que de séjourner au voisinage du burg. A présent qu'il servait de refuge à des êtres surnaturels et malfaisants, c'était au-delà de ce que pouvait supporter le tempérament public. Il n'y avait plus qu'à s'en aller vers quelque autre région du comitat, à moins que le gouvernement hongrois ne se décidât à détruire cet inabordable repaire. Mais le château des Carpathes était-il destructible par les seuls moyens que des hommes eussent à leur disposition ?
Pendant la première semaine de juin, personne ne s'aventura hors du village, pas même pour vaquer aux travaux de culture. Le moindre coup de bêche ne pouvait-il provoquer l'apparition d'un fantôme, enfoui dans les entrailles du sol ?... Le coutre de la charrue, en creusant le sillon, ne ferait-il pas envoler des bandes de staffii ou de striges ?... Où l'on sèmerait du grain de blé ne pousserait-il pas de la graine de démons ?
« C'est ce qui ne manquerait pas d'arriver ! » disait le berger Frik d'un ton convaincu.
Et, pour son compte, il se gardait bien de retourner avec ses moutons dans les pâtures de la Sil.
Ainsi, le village était terrorisé. Le travail des champs était entièrement délaissé. On se tenait chez soi, portes et fenêtres closes. Maître Koltz ne savait quel parti prendre pour ramener chez ses administrés une confiance qui lui faisait défaut, d'ailleurs, à lui-même. Décidément, le seul moyen, ce serait d'aller à Kolosvar, afin
|
ADDS |
|||